UN album à partager ? A faire découvrir à mes lecteurs ?
S’il s’agissait de plébisciter les plus belles musiques de tous les temps, je songerais aux sonates de Beethoven, aux opéras de Mozart et Wagner, aux passions de Bach, aux nocturnes de Chopin, à tel oratorio, à tel requiem, à tel quatuor…
Mais on parle de musique moderne. Ce qui veut dire pour moi, pop et rock, sous toutes leurs formes. But what ? Evoquer un disque qui a changé l’histoire de cette forme musicale, à l’instar d’un Sergent Pepper (Beatles) ? Ou alors un album définitif, magistral ? Comme Dark side of the moon ou The wall (Pink Floyd) ?
Ou alors ? Privilégier la musique qui me parle le plus, celle où se lovent mes secrets, l’énigme de mon être, ma Rosebud somme toute ? Dans ce cas… Oui. Je ne puis hésiter. D’ailleurs, il m’est arrivé deux fois dans la vie, vers mes 20 ans puis vers mes 30 ans, de croiser de véritables docteurs ès rock, des gars qui avaient écouté des milliers et des milliers de LP, de CD pour en arriver à la même passion, la même prédilection… singulière, car reposant sur une association d’albums qu’ils jugeaient, comme moi, jumeaux, siamois. Et de fait… ils étaient sortis à quelques mois l’un de l’autre, la même année, ils avaient dû, quoique très différents, émerger d’une même matrice créatrice.
Mais, avant de vous livrer mon histoire, je voudrais glisser vers… la préhistoire de l’aventure. Mise en abyme de la vie car tout ce qui naît nécessite de multiples anticipations. La préhistoire donc, par un jeu de miroirs, qui renvoie à des éléments qui s’amalgament à tout jamais dans mon esprit.
Un matin. Au saut du lit. Par hasard. Je dois avoir 15 ou 16 ans. La radio de mon père. Je traverse le living. BANG ! Un faisceau de notes me submerge, jamais rien entendu de semblable, la foudre, un tsunami. Un ange m’a pris dans ses bras et m’emporte en direction du septième ciel. Somebody to love du groupe Queen. Le lyrisme extraordinaire du chanteur, les chœurs qui précipitent l’opéra au cœur du rock, la précision diabolique des instruments, le grand espace entre le vide et la luxuriance, la subtilité et le baroque le plus échevelé.
J’achète un album qui vient de sortir (News of the world) puis un autre, le précédent (A day at the races), je range mes Beatles et autres teams des sixties aux oubliettes, je plonge (enfin !) dans les seventies. Et puis je me documente, je me mets à lire les rubriques rock, les commentaires des critiques me font rêver, nourrissent des appétits et… m’irritent aussi, parfois prodigieusement, car ces passionnés massacrent mes musiciens préférés, évoquent une perte de créativité, de puissance. Alors qu’ils n’ont jamais été si populaires, leurs hymnes We are the champions ou We’ll rock you entamant un tour du monde… et des stades. Je lis des allusions à une période plus brillante, un âge d’or, à un morceau fabuleux. Quoi ? Plus fabuleux que Somebody to love ? Que mes parents mélomanes eux-mêmes respectent avec étonnement, eux qui se retranchent derrière Brel, Ellington ou Wagner.
Quelques mois plus tard, je me trouve au Danemark et j’écoute la radio locale, je n’y entends évidemment goutte, je parcours une revue de foot allemande en me limitant aux compos d’équipes, quand… BANG… des notes me happent, me déchirent sur place. Je reconnais une voix, des chœurs, une manière de jouer. Je sais. Immédiatement. C’est LA chanson dont ils parlaient. Eux, ces fichus critiques. Ca ne peut être que ça. Enorme. Je file vers le huitième ciel, dont je ne soupçonnais pas l’existence.
De retour en Belgique, j’épluche tous les articles, je retranscris le nom des albums conseillés, j’emprunte des sous à ma sœur pour m’acheter celui qui enserre la bombe Bohemian Rhapsody, mon enthousiasme explose. Pour l’incroyable pièce montée en trois étages qui synthétise le romantisme des Beatles, le lyrisme et les chœurs de l’opéra italien, les envolées instrumentales de la musique progressive, l’héroïsme du hard-rock. Je perçois que… oui… cet album est très supérieur, plus compact, plus lyrique, plus créatif que les deux précédents. Pourtant, un détail me frappe, le morceau-phare phagocyte l’ensemble. Il y a bien sûr un magnifique Love of my life et quelques jolis passages mais.
Fin des prémices. Nous sommes sur le seuil de l’Histoire. Mon histoire.
Je remonte le temps. Achète deux albums plus anciens, Queen II et Sheer hearth attack, dont les noms avaient été avancés avec déférence dans mes sacro-saintes rubriques.
Je me retire et écoute. La consternation ! Des enchevêtrements d’instruments et de voix, des compositions confuses, alambiquées. Mais je réécoute. Et encore. Et soudain… Saint Paul sur le chemin de Damas, Mahomet sur le mont Hira, Archimède dans sa baignoire, Newton sous son pommier, Darwin aux Galapagos. La révélation ! L’illumination !
Incroyable mais vrai. D’un instant à l’autre, je suis passé de la stupeur à l’adulation, quasi de la première à la dernière note. Des deux œuvres. Comme si elles ne formaient qu’un seul et même double album. Alors que le recul, longtemps plus tard, me permettra de discerner une face blanche douce et suave (White queen), et une face noire… sombre (sic !), ravagée, flamboyante (March of the black queen, Fairy feller’s…, Ogre battle) sur Queen II. Un melting-pot de saveurs sur Sheer hearth attack, qui nous fera voyager du hard-rock (Now I’m here) au cabaret (Killer queen), de l’opéra (In the lap of the gods) au music-hall (Bring back that Leroy Brown), de la ballade (Don’t you misfire) ou de la comptine (Lily of the valley) à une frénésie qui annonce le punk ou le trash-metal (Stone cold crazy).
Queen II et Sheer hearth attack, sortis en 1974, seront à tout jamais, pour moi, indissociables. Une sorte de château du Graal ou d’Eden. J’y ai découvert le paradis musical, non pas mes morceaux préférés, qui resteront les précités et bien d’autres, mais un univers sonore, un patchwork de sensations qui me correspondent pleinement, les voix, les instruments, les rythmes que je voudrais planter ad vitam au plus profond de mon âme, le sourire de la Joconde mué en notes, en sons. Mon paysage idéal. Un liquide amniotique.
Je voudrais refaire l’histoire de la musique. Extraire Somebody to love et Bohemian rhapsody de leurs socles-albums trop étroits, les replanter dans ceux-ci, leur écrin idéal, sous mes pochettes préférées, écho l’une de l’autre, ces portraits des musiciens aux accents gothiques ou glam, faces disposées en croix maquillées, inquiétantes, provocantes, troublantes. La cerise et le gâteau. Les deux cerises sur les deux gâteaux.
Refaire l’histoire du goût aussi. Car les succès de Queen, accolés à une production plus commerciale sinon dévoyée, à un leader charismatique aussi (Freddie Mercury), ont éclipsé la partie la plus originale, féconde, passionnante de leur trajectoire. Et ils sont aimés ou détestés pour des raisons bien éloignées de ce qui fit leur exemplarité la plus essentielle. Mais n’est-ce pas le cas de la plupart des artistes ? Que le grand public, mis en appétit par l’écho, finit par rencontrer quand ils se réduisent, se simplifient, se vulgarisent ?
En tous les cas, Queen II et Sheer hearth attack, au-delà de l’extase musicale, auront doublement changé ma vie. D’une part, ils ont allumé des appétits pour des formes musicales plus élaborées, des sonorités plus pures qui m’ont un jour conduit à plonger dans Purcell ou Haendel, Verdi ou Wagner. Par ailleurs, ma découverte de Queen et l’étude comparative, l’analyse qui s’ensuivirent m’ont convaincu définitivement de l’importance de la critique, de la nécessité de ces allumeurs de réverbères… dont j’ai un jour et en ces pages rallié les rangs. Car, romancier avant tout, je demeure persuadé que le bon critique n’est pas un ennemi mais un regard qui enrichit, approfondit, éveille, suscite, propulse, accompagne.
Je remercie ces critiques rock (notamment l’équipe mythique du Moustique des années 70-80!) qui m’ont appris à… apprendre, et donc à vivre, et ce bien mieux que la majorité de mes professeurs d’athénée ou d’université.
(article commandé et publié par la revue Indications en 2012)
