Articles parus dans INDICATIONS

Françoise Pirart, UN ACTE DE FAIBLESSE, Avin, Editions Luce Wilquin, 2010, Recueil de nouvelles, 148 pages.

Treize nouvelles, quasi treize variations sur le thème un homme, une femme

De Françoise Pirart, nous avions lu La nuit de Sala, un excellent roman paru chez Arléa, à Paris (ô fantasme des auteurs belges !), en 2006. Et nous l’attendions avec curiosité dans cet autre registre. Nous découvrons une suite de récits où la psychologie domine quoiqu’arc-boutée aux délices de l’action et du suspense, autant de rondes endiablées autour du Destin, du Sens, du Choix.

Dans la première nouvelle, qui donne son nom au recueil, un héros des médias se confie à la plume. Se confesse. Ne supportant guère son statut. Qu’il estime usurpé. On a fait de lui une star, du jour au lendemain, parce qu’il a plongé pour sauver un enfant de la noyade et cela… sans savoir nager. Or, avant l’acte fondateur de son icônisation, ce quadragénaire n’était qu’ « une larve », un looser vivant en marge de la vie, des partages, des rencontres. Le style vieux célibataire avachi oublié au fond d’un village, vivant par procuration en passant de temps à autre la tête d’entre les jupes de sa mère. Un profil à la Norman Bates, le héros de Psychose ? De fait, un suspense de micro-thriller se met en place quand il remarque une jeune fille dans une taverne, l’observe à la dérobée, la suit à sa sortie… Des allusions, comme des flashes-forwards en indices de drames à venir… Elle enfourche sa bicyclette, il monte dans sa voiture. La tension grimpe : « J’avais perdu toute notion des distances et des lieux. Il n’y avait plus que moi, désespéré par ma vaine poursuite d’une robe flottant au vent ; moi, trop lâche pour me tuer, trop fatigué pour vivre encore. Je roulais très vite, trop sans doute pour cette route en lacets qui m’était inconnue. Les platanes avaient disparu pour laisser place à des fossés longeant les champs, une maison isolée, un bois dans lequel je m’enfonçais maintenant, puis de nouveau des prairies, des étendues marécageuses où poussaient de hautes cannes ». On croit deviner la suite. Pourtant…

Quelques pages et l’histoire, déjà, est derrière nous. Mais elle nous laisse un sentiment étrange. Et nous incite à une pause méditative. A une respiration. Au premier degré, l’écriture est simple mais efficace, un modèle d’équilibre entre le plaisir des mots et celui de nous mener au cœur d’une atmosphère. La narration est fluide, enlevée. L’intrigue paraît assez classique.

Au second degré, on perçoit un parfum vénéneux, un chapelet de discordances par rapport à la trame entraperçue ou à l’idée qu’on pourrait se faire du narrateur. Ainsi, par-delà les deux épisodes qui nous sont narrés (le sauvetage et la poursuite), un troisième montre le bout de sa queue, un récit en creux, tirant vers l’horreur, qui s’insinue au sein des phrases, à la limite du subliminal. Mais la répulsion qui devrait nous séparer du narrateur est brouillée par la manière dont il se décrit. A contrario. Ne diminue-t-il pas trop les mérites de son sauvetage ? N’est-il pas capable d’un retour lucide sur ses actes ? Et même d’un contrôle moral ? Hélas intermittent.

Dans Peau de sable, un homme est plongé dans l’admiration d’une femme de rêve, qu’il décrit méticuleusement. Jusqu’à ce qu’on bute sur les yeux. D’un bleu inexpressif.  Qui dément toute sensualité. La discordance, d’un coup, arrête. Et on lit ensuite, ou on relit même, avec une nouvelle perspective. On découvre une tête chauve. Curieux. Une bouche entrouverte qui n’exprime rien. Soit. Puis. « Il voudrait la toucher mais il ne peut pas. Et les bras de la femme – ou plutôt son absence de bras, car ils sont coupés aux épaules – la lui rendent encore plus désirable ». Qu’est-ce à dire ? On glisse d’une réalité (ou de son appréhension) à une autre. Pour être à nouveau surpris par la fausse fin du récit. Qui nous offre l’impression qu’on a lu un préambule, qu’un roman terrifiant se met en marche. Peut-être. Sans doute.

La troisième nouvelle, Une femme parfaite, est très émouvante. Un homme et une femme. Ensemble depuis des années. La routine. Elle l’aime, ne conçoit pas sa vie sans lui et lui pardonne ses infidélités. Lui culpabilise mais ressent des bouffées d’ailleurs, il sent qu’il passe à côté de sa vie. Voilà qu’il rencontre Sofia, une violoniste polonaise qui sillonne l’Europe de concert en concert. Une femme différente. Si différente. Pas d’aventure d’un soir entre eux. Un effleurement de la main, de la joue. Des discussions à la sauvette dans des cafés. Des escapades pour… l’écouter. L’amour, le Grand Amour tend les bras à ces deux-là. Mais. Comment avouer à l’épouse ? Cette épouse qui, le voyant malheureux, redouble d’attentions… Et d’attention ? Cette épouse si parfaite. Trop parfaite ?

Dans Tête à tête, une jeune femme s’installe dans le compartiment d’un train. Un homme, aussitôt, s’assied en face d’elle et se met à l’observer via les reflets de la vitre. Un homme aux « mains grandes et larges » posées sur les cuisses.  « Elle n’aurait jamais dû s’asseoir là. » Car elle a noté le manège de l’individu, qui l’a suivie à travers la grande salle de la gare jusqu’au quai, au wagon. Or, quoiqu’alertée, effrayée, n’a-t-elle pas choisi un compartiment désert ? Alors qu’il lui faut trente minutes pour atteindre l’endroit où elle descendra. Mais descendra-t-elle ? Le voudra-t-elle, le pourra-t-elle ? Le train s’engouffre dans la nuit profonde comme s’il dévalait les abîmes de l’âme. Vers l’enfer ?

La quatrième nouvelle nous présente un couple. David et Anna. Ils sont ensemble depuis quatorze ans. Et toujours heureux de leur vie commune, ils s’aiment. Seulement. David doit partir pour un séminaire de quatre jours. La veille, ils ont passé la nuit avec un couple d’amis, fait la fête et bu un peu trop. Anna du moins, qui s’est levée la tête lourde, l’esprit brouillé. Et voilà qu’elle tombe par hasard, en rangeant, sur un livre de poésie, A la source des passions, auréolé d’une énigmatique dédicace : « A David, pour qu’il n’oublie pas… ». Et la jeune femme d’échafauder, d’un coup, les pires scénarios, de revisiter sa vie, de s’emballer. Or, David, revient brusquement, son séminaire a été annulé et il en paraît ravi. Anna s’est-elle fait des idées fausses ? Mais n’est-il pas trop tard pour arrêter le quadrige furieux du ressentiment ?

Et ainsi de suite. Ne déflorons pas plus avant le suspens de ces petites mécaniques si bien huilées. En insistant sur la qualité globale du recueil, sa compacité. Car il ne s’agit pas ici, comme trop souvent, d’un assemblage de textes disparates. Non, tous tournent autour de rencontres hommes/femmes, tous se focalisent sur ces moments de basculement que nous présente la vie, tous plongent dans l’abysse des forces obscures qui nous innervent hélas, chacun et chacune. Certes, parmi les personnages, certains sont plus monstrueux que d’autres. Mais. La plupart sont tout simplement humains. Ballotés par les pulsions intérieures mais aussi par le cours hasardeux des circonstances.

Il est difficile de rendre compte du secret Pirart. Car il faut revenir sur ce second degré évoqué au début de l’article. Chaque récit possède cette richesse-là. Oui, derrière, une histoire courte qui se lit aisément, avec plaisir, il y a la nécessité d’une attention soutenue. La perception d’une subtilité. Qui est dévolue à peu d’auteurs. Une finesse qu’on retrouve dans les psychologies comme dans la construction narrative. Et qui tient de l’arrière-goût (positivement, comme une deuxième vague de sensations), de la remise en question. On peut ainsi déceler la fin véritable d’une histoire ou sa clé bien avant l’épilogue.  Au gré de quelques mots jetés ici ou là et qui confèrent une autre couleur, voire une autre orientation à la conclusion apparente. Il y a aussi ces romans en creux, créés par un art consommé de l’allusion, mais qui resteront en filigrane de nos nouvelles. C’est un peu comme le voyage et la destination. Les sages nous assènent que le premier prime sur le second, que celui-ci nous construit quand l’autre, au fond, débouche sur le vide qui suit la satiété. Françoise Pirart l’a compris, et, si elle nous narre quelques aventures, elle rapporte surtout les paroles, les réflexions, les petits gestes situés en marge des grands événements de nos vies mais qui nous y ont précipités.

Magistral. Et on regrettera que l’auteure, du haut de ses douze livres, ne soit pas plus connue du grand public. Ou de nos principaux médias. Mais n’est-ce pas le cas d’autres pointures de nos lettres ? Avez-vous souvent entendu parler de la formidable Gudule, que l’on assimile à un écrivain  pour la jeunesse (à succès) quand elle est surtout la reine de la littérature fantastique francophone ? Ou de Rossano Rosi, dont le brillant De gré de force n’avait obtenu qu’une seule critique avant d’obtenir le Prix Indications de la Jeune Critique en 2006 ?

Philippe Remy-Wilkin

Liliane SCHRAUWEN, Race de salauds, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2005, Recueil de nouvelles, 183 pages

Dans une tonalité qui rappelle le chef-d’œuvre du regretté Franquin, d’autres Idées noires

 Si vous êtes dépressifs, passez votre chemin, un pavillon sombre marqué d’un carré blanc surmonte notre voilier. Mais si vous aimez les masques qui se déchirent, les perruques qui s’affaissent ou les fards qui craquellent, alors précipitez-vous, le jeu de massacre va commencer.

 « Depuis longtemps, il court. (…) Depuis des heures, depuis des jours, il court ainsi, dans la savane aux herbes hautes, sous les frondaisons des forêts-galeries, le long des rivières quand il en trouve, et alors il peut profiter d’un peu d’ombre et trouver de l’eau, et boire. Dans la brousse impénétrable où chaque pas est un danger et une blessure possible (…). (p.91) Mais que fuit donc le héros dans Le marathon de l’enfant noir ? Un génocide, l’ombre redoutable de ces assassins aux machettes de cauchemar. Y échappera-t-il ? « Là-bas, dans le lointain, il aperçoit des fumées qui montent dans l’air calme, et des reflets bleutés brillant sous le soleil. Les fameuses tentes des hommes blancs. Il a presque réussi. Encore une ou deux heures d’effort et il sera, enfin, parmi les siens. Il pourra se reposer, boire, dormir dans un coin, sans crainte. » (p.93) Mais… Mais n’a-t-il pas tort de s’arrêter, attiré par la soif, l’envie irrésistible de goûter l’eau claire et fraîche de la rivière ?

Dans Un été comme les autres, un vieil homme, au moment des vacances d’été, ressent le poids immense de la solitude. Depuis que sa femme a disparu, vaincue par un cancer de la peau,  ses enfants l’ont pour ainsi dire oublié. On devine que, semblable en cela à tant de mâles si assurés dans leur vie professionnelle, il s’effaçait un peu trop dans la vie domestique, familiale, où son épouse animait, rayonnait… Il n’était pas indifférent, pourtant. Et il se souvient des vacances à la mer. De ses enfants, d’abord : « Aurélie faisait la vendeuse. Elle échangeait des fleurs contre des poignées de coquillages (…) Laurent (…) préférait faire rouler des billes sur les chemins que je lui traçais dans le sable humide, et nous jouions, lui et moi, interminablement au Tour de France. » (p.68) Puis, bien plus tard, mais ces années ont glissé si rapidement, ce fut la présence des petits-enfants. Les conseils à la fille, qui se noie dans sa quête d’épanouissement, ou à son fils, qui travaille trop. Comment la lassitude ou l’absence se sont-elles installées si aisément à la mort de la reine du foyer ? De beaux souvenirs. Alors, pourquoi ce vide aujourd’hui ? Mais… un coup de fil… Aurélie ! Elle lui annonce, la voix brisée, que Laurent et sa famille ont été pris dans « un carambolage monstre ». Le dialogue pourra-t-il se renouer autour du drame ou tout est-il déjà consommé ?

Dans Une moitié d’homme, une femme retrouve l’homme qu’elle a éperdument aimé des années après qu’il l’a quittée, brisée, démantelée. A la suite d’un accident, le voilà cloué dans un fauteuil, son avenir de violoniste derrière lui, impuissant. A sa merci. Pourtant, l’amour, en elle, malgré tout, sommeille, et tout pourrait peut-être recommencer. A moins que…

Toutes les nouvelles du recueil sont à l’avenant. Des êtres aux prises avec le désespoir et la solitude. Oh, pas un désespoir ou une solitude de pacotille, ponctuels, transitoires. Non, un trou noir profond, abyssal. « Juste envie de ne plus vivre, de ne plus être là (…) sans mémoire, sans avenir, sans rien que le grand rien dans lequel on s’enfonce. » (p.112). Qu’il s’agisse d’un écrivain dont la carrière a été volée ou de l’enfant qui fuit les massacres ethniques, de femmes désemparées par la disparition d’un amour ou d’hommes en rupture du banc social ou familial, une échappée, une revanche, une éclaircie affleurent mais à peine, de manière trop fugace, avant l’inévitable basculement dans l’absence, le froid, la mort.

Et pourquoi donc tant de misères, de vies ratées, écrasées, d’âmes laminées, désagrégées ? Parce que… « Ils sont partout. Des milliers, des millions, des milliards qui grouillent sur la Terre, y font régner leur loi. Ils sont blancs, noirs, jaunes. Ils sont du Nord ou du Sud, ils ont la peau brune et les cheveux noirs, ou bien leur regard brille plus clair et plus bleu que le ciel du printemps. Jeunes et vieux, riches et pauvres, surdoués ou parfaitement stupides, on les trouve dans la finance, la politique, le commerce, mais aussi dans l’enseignement, la magistrature, la culture et l’agriculture, et même dans la rue. Hommes d’Eglise, pasteurs, ayatollahs, imams, rabbins, féticheurs, sorciers, prédicateurs, moines, curés de campagne, évêques, intégristes, fanatiques de tout poil (…) Leur âme est pareille et pareille leur morale, celle du plus fort, toujours et partout. » (p.5) Mais de qui parle-t-on ? Des salauds. Les hommes, « une race de salauds ». « César ou Attila, Napoléon, Hitler, Staline, Mobutu et Amin Dada, Ceausescu, Ben Laden, Pinochet, Pol Pot…  » (p.5) mais aussi « les salauds à la petite semaine. Les bellâtres, les séducteurs de supermarchés, les maris qui frappent leur femme ou leurs enfants, ceux qui rentrent ivres chez eux, ceux qui mentent, ceux qui trichent. Ceux qui larguent l’épouse vieillissante ou trop connue pour une plus jeune, une plus belle, une toute neuve. Et les petits commandants qui croient tout savoir (…) l’ambition est l’indice le plus sûr de leur race (…) Race (…) dont peut-être vous faites partie, et moi aussi, et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain, après-demain (…). » (pp.7-8)

Pas gai, tout ça. Du noir de noir. Et il y aurait peut-être de quoi prendre ses jambes à son cou et fuir devant tant de tristesse, de méchanceté, d’égoïsme. Mais l’on reste accroché aux nouvelles, on se laisse emporter. Surtout parce qu’il y a la plume qui, elle, se tend le plus souvent lumineuse, classique et belle, élaborée mais fluide aussi.

Encore un de ces livres de femmes, diront certains avec un brin d’irritation,  de ces femmes qui se complaisent dans le récit de leurs malaises, de leurs échecs,  de leurs misères. Le vieillissement, la trahison d’un mari, le départ des enfants, la difficulté de conjuguer les registres maternels et conjugaux, professionnels et alimentaires. Oui, certes, un peu, beaucoup. Mais chez Liliane Schraûwen, il y a davantage. Un style agréable, nous l’avons dit, qui s’élève parfois jusqu’à faire passer un souffle véritable, un emportement lyrique, épique, passionné… et donc passionnant (les quatre pages d’introduction sur la « race des salauds » sont admirables). Il y a aussi une ouverture à la détresse des autres. Car, que l’on reprenne l’ensemble des textes, elle nous installe à chaque fois aux côtés d’un enfant perdu, qu’il soit petit ou grand n’y change rien, elle épouse la cause des faibles, elle nous rappelle la difficulté d’être humain, pleinement humain aujourd’hui comme hier, face à un réseau de relations qui s’apparente à un inextricable noeud gordien. Par ricochet, elle nous incline à nous rebeller, à tendre la main à nos proches, nos voisins, les plus pauvres, les plus jeunes ou les plus vieux, les plus faibles. Avant qu’il ne soit trop tard. Alors, écoutons-la et laissons-nous aller à un peu plus de générosité, de tendresse, d’attention.

En 1991, au milieu d’une carrière vouée à l’enseignement et à l’édition, Liliane Schraûwen avait sorti un premier roman qui affichait une belle maîtrise. Et de fait, elle avait immédiatement atteint le premier rêve des auteurs belges : être publié à Paris. Remarquée par la célèbre Régine Deforges, elle semblait prête à s’envoler. Mais à quoi tient donc une vie, une carrière, un destin ? La dame en noir des lettres françaises se trouvait dans la foulée impliquée dans un retentissant procès autour de La bicyclette bleue, sa maison d’édition tombait en faillite… et Liliane reculait à la case départ. Son deuxième roman parut chez un petit éditeur dans l’indifférence générale.

Le destin, parfois, si on le sollicite un peu, repasse les plats. En 1994, distinguée pour son travail éditorial, Liliane passait chez Marabout comme directrice de collection et auteur. Pour l’avoir alors découverte, je puis dire qu’elle y brilla véritablement, jouant les chefs d’orchestre, les mères spirituelles pour une génération de jeunes auteurs. Mais qu’importe la qualité quand la rentabilité immédiate est exigée. Le concept de sa collection, trop nouveau, ne rencontra pas son public. Ou pas suffisamment plutôt, pas suffisamment rapidement. C’était l’époque des restructurations éditoriales et des sondages, des revirements tous les trois mois et des sièges éjectables : sa collection passa à la trappe. Et elle aussi.

Elle ne disparut pas du paysage littéraire pour autant. Dans le lanterneau, on commençait à la connaître, à l’apprécier. Son deuxième roman, La fenêtre,  reparut chez Les Eperonniers en 1996 et décrocha le Prix littéraire de la Communauté française. L’année suivante, un premier recueil de nouvelles, Instants de femmes, édité par Luce Wilquin, lui valait le Prix Emma Martin de l’Association des écrivains francophones de Belgique. Un deuxième recueil, Le jour où Jacques Brel…, vint conforter sa situation. Nous tenions là une belle plume. Un auteur qui joignait le talent pur à une grande (et discrète) érudition et à une formidable force de travail, l’intelligence à la sensibilité et à l’humour. Un cocktail rarissime, tout le monde en conviendra.

Et pourtant… Pourtant, les années ont passé et Liliane s’est faite discrète, se consacrant à la littérature pour la jeunesse (trois livres à ce jour). Pourquoi pas ? Mais on attendait autre chose aussi.  La chance, à nouveau, ou la malchance. Un livre retenu par le Seuil quand on a déjà signé ailleurs, l’intérêt d’un cinéaste qui finit par tourner un autre projet.

Grâce à Quadrature, une nouvelle maison d’édition qui a décidé de se vouer à la nouvelle (initiative aussi courageuse que des plus heureuses !), nous redécouvrons avec plaisir une plume et un être qui nous manquaient. Et nous attendons le déclic qui pourrait la propulser sur le devant de la scène.

Philippe Remy

La nuit de Sala,Françoise PIRART, Paris, Arléa, 2006, Roman, 148 pages

Que s’est-il réellement passé le 12 octobre ?

L’avocate qui a défendu Carl, un Belge un peu rustre venu s’isoler dans un village sicilien, s’interroge encore : « Aurais-je dû plaider la démence ? L’irresponsabilité ? Etait-il vraiment coupable ? La victime ne désirait-elle pas en finir quoi qu’il en soit ? Personne ne saurait jamais ce qui s’était passé cette nuit-là au lac de Sala. » (p.8)

Ensuite, au facteur de planter le décor, lui qui a aperçu le corps retiré du lac (notre première image de Blanche) : « Le Belge est arrivé chez nous il y a cinq ou six mois (…) On l’a regardé drôlement au début, mais on a fini par s’y habituer. Ainsi vont les choses. Ce n’était pas un mauvais gars, simplement un original qui voulait qu’on lui fiche la paix. » (p.11). Des contacts privilégiés vont pourtant se nouer entre eux. Puis le facteur digresse sur sa famille, les gens du village, son rapport douloureux aux femmes, le tout dans une langue simple et savoureuse.

La personnalité de Blanche s’enrichira avec le récit de sa meilleure amie. Et défilent les années scolaires où la vie lui a souri. Sa beauté, son aisance mondaine séduisent Marion, admirative. La complicité est forte et pourtant leurs chemins s’éloigneront, un détachement progressif, initié lors du choix des études supérieures.

Ce qui étonne, ce qui ravit, c’est l’image que le lecteur a de Blanche à ce moment, image qui sera démentie par son époux. Blanche lui avait longuement parlé de Marion, comme d’un modèle à suivre. Les images s’inversent. Que savons-nous finalement du jugement des autres sur nous. Et nous, quel regard portons-nous sur nous-mêmes ?

A travers ce roman, nous apprenons qu’il n’y pas une vérité. Et la structure elle-même renvoie à cette thématique, puisque c’est cette diversité d’approches du drame passionnel qui nous touche si profondément.

Le style qui varie avec les narrateurs s’harmonise quand il exprime le non dit, le suggéré. Par petites touches, donc, l’auteur a semé des indices d’une intrigue policière et nous a dévoilé des petits bouts de vies, dans un désordre chronologique savamment orchestré, qui sollicitent notre imaginaire et nous invitent à plus de compassion.

A la fin, le doute plane encore. Le roman ne se referme-t-il pas sur une version rêvée des événements ? Mais la question essentielle n’est-elle pas de comprendre le cheminement de deux êtres plus que de connaître la chronologie exacte ou le comment des faits irréparables (pourtant) commis ?

Gisèle WILKIN (avec la collaboration de Philippe REMY)

 

 

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