Interview par Françoise Lison-Leroy suite à la sortie de Gilgamesh

PORTRAIT

en 6 questions

réalisé par Françoise Lison-Leroy,

à l’occasion de la parution de L’Epopée de Gilgamesh,

en préalable à un article paru dans Le Courrier de l’Escaut du 5 février 2008.

 

1) Romancier, scénariste, écrivain… Tu m’as dit rejeter les étiquettes.

Je suis quelqu’un qui aime inventer et structurer des histoires, jongler avec des savoirs et des questionnements, des émotions et des mots, mais aussi, tout autant, quelqu’un qui aime à partager cela, qui en sent le besoin et même la nécessité. Ce sont ces fondamentaux qui m’amènent à expérimenter différents types d’expression et de communication, à faire de moi, donc, un polygraphe. Et, plus encore, un polygraphe tous terrains et sans a priori. Je pars du principe qu’il n’y a pas de mauvais genre ou de mauvais clan, qu’il faut chercher des adéquations, des affinités électives un peu partout, là où souffle (temporairement) l’esprit, que c’est même la meilleure manière d’apprendre, d’évoluer, de progresser.  Ce qui m’amène, dans l’édition, à passer d’un Indépendant bruxellois à un Grand parisien, à accepter l’argent suisse d’une belle commande mais à en refuser une autre pour privilégier un  travail bénévole, à alterner la création solitaire et la collaboration (avec une revue animée, une collection, un dessinateur, un illustrateur…), la fiction et les mythes, l’Histoire, les récits authentiques, voire la critique littéraire. Un rejet des étiquettes qui s’applique à la carrière mais à la vie tout entière aussi, car il faut voir au-delà des cloisonnements et des apparences, aller inlassablement à la recherche du Beau, du Bien et du Bon. Chez les Anciens et les Modernes, les plus âgés et les plus jeunes, dans un terroir natal ou un pays exotique, un palais ou un bidonville, hier comme aujourd’hui ou demain.

5) Es-tu un chercheur de sens ? Chercher, c’est trouver?

C’est très beau, ce que tu dis. Eh bien, j’aime à le penser. Oui. Et c’est sans doute pour cela, au fond, que ma démarche est double. Creuser sans cesse le même sillon, l’approfondir (en construisant pas à pas une fresque romanesque ou en poursuivant une collaboration durant de longues années), mais, parallèlement, aller à l’aventure, explorer d’autres sentes… en quête de pépites de sens, de l’or du temps cher à Breton. A découvrir et à partager. Chercheur puis passeur de sens. Quant à trouver… Comme disait un sage, l’important, dans le voyage, ce n’est pas le lieu de destination mais la route elle-même. Disons qu’en cherchant avec application, on trouve beaucoup mais pas nécessairement l’objet de la quête initiale. Et jamais les réponses définitives. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Je fouille encore, bien sûr !

2) Apprivoiser un mythe ? Tutoyer notre humanité?

Comme l’a dit William Golding (Prix Nobel et auteur de Sa Majesté des mouches), Le plus grand plaisir dans la vie, c’est la compréhension. Et réussir à aider les gens à comprendre leur propre humanité, c’est cela la tâche de l’écrivain.  Les mythes touchent à des aspects essentiels de la condition humaine et Gilgamesh n’y échappe pas. Il y est question d’amour et d’amitié, de prise de conscience de soi et de l’autre, de la responsabilité ; il y a une quête de la vie éternelle et du bonheur, du sens de la vie. Une réflexion si riche et si proche qui remonte à des millénaires, cela ne laisse-t-il pas songeur ? Apprivoiser tout cela, c’est aller à contre-courant du repli sur soi et de la peur de l’inconnu, rappeler que l’Irak où déambulait Gilgamesh n’est pas qu’une terre de chaos et de violence, que l’Irakien d’aujourd’hui ne doit pas être réduit à un cliché.

 

3) Tu approches la réalité historique et tu fais œuvre littéraire : une écriture imagée, puissante, lyrique. Histoire et littérature…

Apprendre en distrayant, ou de préférence en captivant ; amuser ou captiver en apprenant. Toutes mes œuvres répondent à ce cahier de charges, dans des proportions différentes, toutefois, et pour des publics divers. Dans le cas de ma version de Gilgamesh, l’objectif premier était de livrer un beau conte, initiatique (pour le fond) et lyrique (pour la forme), teinté d’aventures et de fantastique. Le projet littéraire l’emportait. Mais j’ai travaillé l’habillement pour épouser l’Histoire, oui, et pris un plaisir fou à établir le petit Pour en savoir davantage qui apporte d’autres éclairages au récit et aux personnages.

4) Donner la parole à des voix, des silhouettes qui ont traversé le temps, la mémoire… Cet itinéraire rejoint aujourd’hui notre faim de grandeur, de beauté, d’universalité.

Les hommes de toutes les  époques et de toutes les origines sont en corrélation intime, la filiation se fait tout autant culturellement que génétiquement. Que serait Homère sans Gilgamesh, Virgile sans Homère, Dante sans Virgile ? Je me sens résolument moderne (je lis Ellroy ou Murakami, j’écoute Radiohead ou Muse, je me passionne pour le cinéma d’un Inarritu ou d’un Meiralles, une série TL comme Six feet under), mais je vis aussi dans l’amour d’artistes du passé, que je perçois comme des parents proches : Mozart ou Bach, Sarah Vaughan ou Gainsbourg, Mérimée ou Wilkie Collins, Chrétien de Troyes ou Shakespeare, Hugo Pratt ou Franquin,  Bergman ou Hitchcock, Rembrandt ou Canaletto, et tant d’autres…

 

6) Un très bel accord entre texte et illustration : un travail en accord avec ta recherche ?

Voilà une réflexion qui me ravit. Pour deux raisons. D’abord, nous avons osé offrir un contrepoint, soit des images assez sombres inspirées par le cinéma expressionniste allemand des années 20, et ce pour un récit qui se voulait… lumineux. Ensuite, quel bonheur que ce texte issu du fond des âges et des horizons soit illustré par un jeune homme qui nous vient des Etats-Unis, mêlant des ascendances mexicaine, hongroise et américaine à un parcours atypique (trois cycles complets d’études : l’université et l’illustration à Liège, le cinéma à Louvain). Je me dis que cette illustration-là et cet illustrateur-là réalisent une mise en abyme de ma philosophie de l’interculturalité, du décloisonnement. Ceci étant, notez que c’est notre éditeur, David Giannoni, qui m’a soumis l’idée d’illustrer le conte puis proposé la collaboration avec Nikolas List. Hasard ou nécessité ? On ne peut exclure la solution la plus féérique, à savoir que l’éditeur (un psy de formation !) ait pleinement intuitionné l’univers de l’auteur au point de précéder ses vœux.

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